(un)Lucky Bay

En janvier 2018, mes voyages en Australie m’ont amené à Esperance, dans le sud-ouest du pays. Si vous entreprenez un road-trip à travers l’immense plaine désertique du Nullarbor, Esperance sera soit le premier soit le dernier arrêt avant ou après ces 1 500 km de vide ; pour moi il s’agissait de la fin de mon séjour dans le Western Australia. J’étais impatient d’explorer les lieux et notamment un endroit particulier : Lucky Bay, une plage qui se trouve dans le parc national de Cape Le Grand, 50 km à l’est d’Esperance. Elle est décrite comme un véritable paradis sur terre, avec un sable d’une blancheur parfaite (elle a été élue « plage la plus blanche d’Australie »), et très connue notamment grâce aux kangourous que l’on peut y voir, juste au bord de l’eau. Si vous tapez « kangourous Lucky Bay » sur Google, je suis sûr que les images qui s’afficheront vous donneront envie de vous y rendre sur le champ ! Mais attendez un peu avant de tout plaquer et acheter un billet pour Esperance : malheureusement, la réalité est nettement moins jolie.

📷 Pour plus de photos, allez voir mes galerie d’images sur le Sud-Ouest de l’Australie.

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Il y a deux campings dans le parc national de Cape Le Grand. L’un d’entre eux se trouve juste au-dessus de Lucky Bay, mais à cause de cette situation idéale, il est parfois difficile d’y trouver un emplacement. J’ai suivi le conseil de l’office de tourisme d’Esperance, et je me suis présenté au camping très tôt le matin. J’avais de la chance, à peine 5 minutes plus tard quelqu’un est parti et j’ai donc pu m’installer et partir explorer.

Lucky Bay, Cape le Grand National Park

Dès 7h j’étais sur le sable. J’étais tout seul ; à l’exception d’une femme qui faisait son jogging matinal, il n’y avait personne d’autre… et donc malheureusement pas non plus de kangourous. J’ai commencé à marcher vers l’autre côté de la plage pour rejoindre un sentier offrant plusieurs points de vue plus en hauteur. A mi-chemin, à ma grande surprise, je me suis fait doubler par un 4×4 qui roulait sur la partie haute de la plage. Alors que je marchais juste au bord de l’eau jusque-là, je ne m’étais pas rendu compte que tout le sable resté au sec lors de la dernière marée était labouré de traces de pneus. Quel dommage !

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J’ai continué ma marche sur le sentier, profitant de vues sublimes sur toute la baie, mais lorsque je suis redescendu sur la plage vers 10 h 30 c’est une vision d’horreur qui s’offrait à moi. Toute la plage était couverte de voitures. J’ai compté pas moins de 76 véhicules ! Je n’ose même pas imaginer combien ils étaient dans l’après-midi… La partie haute de la plage était devenue un immense parking, et la partie basse, près de l’eau, ressemblait à une autoroute. Aucune chance de trouver un endroit tranquille pour s’assoir ou s’allonger, et évidemment il ne fallait pas s’attendre à voir le moindre kangourou. Impossible pour moi de rester une minute de plus face à ce spectacle. J’ai demandé un remboursement au camping et je suis parti.

 

Voir cette si belle plage entièrement ruinée par les hommes m’a attristé presque à en pleurer, mais cela m’a aussi mis en colère et c’est cette colère que je veux partager dans cet article. Je trouve choquant, absurde et stupide qu’un parc national laisse faire ce genre de choses, et l’encourage même avec des slogans comme « Rouler sur la plage est une des façons  d’explorer notre magnifique côte ». Lucky Bay est en effet loin d’être la seule plage du parc national de Cape le Grand où les voitures ont le droit de rouler : deux plages seulement sont accessibles uniquement aux piétons.

Par curiosité je suis allé voir le site web de l’administration des parcs nationaux et de la faune du Western Australia (lien en anglais vers la section “Conserving our parks“). Il y est beaucoup question de responsabilité, de préservation, de respect, d’impact minimum des visiteurs sur les parcs, au nom de la sécurité des personnes et de l’environnement.

Comment l’ouverture des plages aux 4×4 peut-elle être compatible avec une mission de préservation de l’environnement ? Sans parler de la « sécurité des personnes » : lorsque des voitures et des enfants partagent le même espace, il me semble qu’elle n’est pas vraiment garantie…

Ce n’est pas tout. Au début du sentier sur lequel je marchais ce matin-là se trouvait une installation pour nettoyer les chaussures avec la pancarte suivante :

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« ZONE A RISQUE DE CONTAGION. Le champignon phytophthora est un danger mortel pour nos plantes endémiques. La maladie menace des plantes dans cette zone. Vos chaussures peuvent apporter de la terre infectée et ainsi répandre la maladie. Aidez à bloquer la propagation des germes en frottant bien vos chaussures avant et après votre marche ».

Donc les marcheurs doivent nettoyer leurs chaussures mais les voitures ont le droit de rouler sans aucune restriction sur la plage juste à côté ? Est-ce que des chaussures portent plus facilement des germes que des roues de voiture ? Cela me dépasse. Ne faites pas semblant de de vous préoccuper de l’environnement si en même temps vous laissez faire ce genre de chose !

Il vous en faut plus pour vous révolter ? Ce n’est malheureusement pas encore fini !  A l’entrée de la plage de Cape Le Grand se trouve le petit panneau ci-dessous, très discret, probablement invisible pour tous les conducteurs de 4×4. Voici ce qui est inscrit :

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« OISEAUX EN DANGER. Les limicoles nidifient d’août à février. Leur nid est un simple creux et les œufs sont déposés directement sur le sable, soit sur la plage au-dessus de la limite de marée haute soit dans les dunes. Les oiseaux adultes sont assez craintifs et quittent le nid jusqu’à ce que vous ne soyez plus dans leur champ de vision. Lorsque les œufs dont les couleurs se fondent dans leur environnement ne sont plus gardés, on peut facilement marcher dessus, ils peuvent être volés par des prédateurs, se refroidir ou au contraire emmagasiner trop de chaleur. Les oisillons ne savent pas voler. Ils vont courir vers les dunes pour se cacher. S’ils passent trop de temps dans leur cachette ils risquent de mourir de faim ».

Donc soyons clairs : cet endroit où des voitures ont le droit de rouler est non seulement une plage sublime dans un parc national, c’est aussi un lieu de nidification pour des espèces en danger ! Comment est-ce possible ? Qui peut autoriser cela ? C’est tout simplement scandaleux.

Plus tard dans la journée j’ai feuilleté la brochure touristique officielle d’Esperance, et j’y ai trouvé la phrase suivante : « le sable sur cette plage préservée et spectaculaire est tellement fin et propre qu’il crisse littéralement sous vos pieds ». Quel culot ! Est-ce que la plage est propre si on y trouve des déchets abandonnés là par les conducteurs trop feignants pour les ramasser ? Est-ce que le sable « crisse » toujours une fois qu’il est labouré par des centaines de voitures ? Une plage est-elle vraiment « préservée » lorsque vous laissez des 4×4 rouler dessus ? La réponse est la même pour les trois questions : non.

J’ai beaucoup voyagé en Australie. Croyez-moi, je sais à quoi ressemble une plage préservée, et Lucky Bay n’en est certainement pas une. J’espère qu’un jour les 4×4 y seront interdits, là et sur les autres plages du parc national de Cape Le Grand, et que ces lieux redeviendront les paradis naturels qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être. D’ici-là, je ne retournerai jamais à Esperance.

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