Byron Bay - là où tout a commencé

Byron Bay, petite ville sur la côte est de l’Australie, fut le point de départ de mon tout premier voyage dans le pays à la fin du mois de juin 2016. Les innombrables expériences que j’allais vivre dans les douze mois qui ont suivi m’ont marqué profondément et ont changé ma vie pour toujours. Alors forcément, lorsque j’ai décidé de me lancer dans la rédaction d’un roman inspiré de ce voyage initiatique, c’est par cet épisode marquant que j’ai choisi de commencer… 7 ans plus tard exactement, je vous offre une version légèrement raccourcie du premier chapitre de ce livre, que j’espère bien achever dans les prochains mois !

Cela fait une heure environ que les premières lueurs du jour ont percé l’obscurité. Je n’ai pratiquement pas fermé l’œil depuis que mon vol a quitté Kuala Lumpur peu après minuit et je commence à ressentir le poids de la fatigue. Je n’ai jamais réussi à trouver une position confortable dans le minuscule espace qui m’est alloué. Mon dos me lance, j’ai la nuque raide et mes jambes sont ankylosées à force d’être appuyées contre le dossier du siège devant moi. J’ai aussi la bouche pâteuse, la gorge sèche et un début de mal de tête, mais depuis que la nuit noire a commencé à céder la place à une aube délicate, plus aucun de ces multiples désagréments n’a la moindre importance. J’ai le nez collé au hublot, observant le tableau qui émerge graduellement de l’ombre, éclairé par le soleil qui se lève doucement à l’horizon. A des milliers de mètres sous le fuselage de l’appareil, les étendues désertiques du cœur de l’Australie s’étirent à perte de vue.

C’est un spectacle fascinant, d’une beauté implacable et magnétique. Aussi loin que porte mon regard, je ne distingue rien d’autre que d’immenses plaines d’un rouge intense, striées par de longues dunes de sable et ponctuées ici et là de quelques collines rocailleuses. J’aperçois les larges méandres d’un fleuve asséché qui ne charrie plus rien d’autre que de la poussière ocre. Cette terre aride brûlée par le soleil n’a probablement pas reçu la moindre goutte de pluie depuis des mois, des années peut-être. Par endroits, des millénaires d’érosion ont patiemment modelé le paysage, lui conférant une texture saisissante qui ne peut s’apprécier que du ciel et me donne l’impression de contempler la surface d’une planète inconnue. Je suis incapable de me détacher de cette vision hypnotisante. C’est une gigantesque toile abstraite et minimaliste, pratiquement monochrome, qui se dévoile sous mes yeux embrumés de fatigue et injectés de sang.

Petit à petit, presque insensiblement, de minuscules touches de vert apparaissent. Au fur à mesure que l’avion commence à perdre de l’altitude, la palette de couleurs gagne en variété, formant des figures géométriques qui n’ont désormais plus rien de naturel. J’aperçois quelques fermes isolées, des routes les reliant, puis des grappes d’habitations plus rapprochées se transformant en villages. La civilisation moderne reprend ses droits tandis que nous nous rapprochons de notre destination. Quelques minutes plus tard, nous survolons déjà Brisbane, la troisième plus grande ville du pays, d’où nous amorçons la descente finale sur Coolangatta et l’aéroport de la Gold Coast, une centaine de kilomètres plus au sud. Dans à peine une demi-heure, je poserai enfin le pied sur le sol australien.

Australia, Queensland, Brisbane

Mon cœur bat un peu plus fort dans ma poitrine et des dizaines de pensées me traversent simultanément l’esprit. L’excitation se dispute à l’angoisse, l’impatience se mêle à l’appréhension. Cela fait des semaines que j’attends et que je redoute à la fois ce moment. Dans les jours qui ont précédé mon départ, mon humeur a oscillé un nombre incalculable de fois entre une exaltation proche de la ferveur, une intense fébrilité et un stress paralysant, pour culminer dans un tourbillon d’émotions au moment de quitter pour de bon l’Europe. Une partie de moi avait hâte de débuter enfin cette aventure, tandis qu’une autre était effrayée à l’idée de partir seul, si loin. Je ne pouvais pas m’empêcher de me demander si je prenais la bonne décision, ou si je n’étais pas en train de commettre une terrible erreur. Je redoutai subitement que mon existence routinière ne vienne à me manquer plus que je ne pourrais le supporter.

Toutes ces questions et tous ces doutes se sont succédé en boucles ininterrompues au cours du voyage, d’un vol à l’autre, via une escale mouvementée à Bangkok qui n’avait pas aidé à calmer mes inquiétudes (lire aussi « Perdu à Bangkok« ), puis une correspondance heureusement sans encombre de quelques heures à Kuala Lumpur. Ce n’est que depuis que le désert australien a lentement commencé à se dévoiler que je suis parvenu mettre mon anxiété temporairement de côté, en me concentrant sur l’extraordinaire spectacle que j’avais sous les yeux. Curieusement, c’est une forme de mélancolie qui prend le relais lorsque les roues de l’avion se posent en douceur sur le tarmac. Je suis toujours tourné vers l’extérieur, mais plusieurs images fugaces viennent se superposer avec le paysage qui se déroule face à moi à travers le hublot : mon appartement à Neuchâtel en Suisse, la vue superbe que j’avais sur les Alpes par beau temps depuis ma fenêtre, nos soirées à Lausanne avec Aurélien, mon meilleur ami… Et puis l’appareil s’immobilise devant le terminal et cette pointe de nostalgie disparait dans le brouhaha des passagers se levant pour attraper leurs bagages, tout aussi soudainement qu’elle était apparue.

L’aéroport de Coolangatta est minuscule et j’arrive très vite au contrôle de sécurité, prêt à présenter mon passeport. C’est sûrement un peu stupide, mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir cette crainte irrationnelle que l’on puisse me refuser l’entrée dans le pays, pour une raison inconnue et arbitraire. La tension qui doit probablement se lire sur mon visage contraste avec les joyeux sourires de la famille qui me précède. D’ailleurs, la plupart des voyageurs qui m’entourent me paraissent enjoués et détendus. Alors que je prends place dans la file d’attente, je croise deux policiers à l’air particulièrement décontracté. Ni l’un ni l’autre n’ont ce visage blafard à force d’une exposition prolongée à une lumière artificielle ou cette expression un peu vide dans le regard, souvent caractéristiques des agents de sécurité ou militaires en patrouille qui savent que la plus grande partie de leur temps de travail consistera à patienter sans qu’il ne se passe quoi que ce soit. Eux sont bronzés, ils ont un gobelet de café à la main, et le plus jeune semble raconter une histoire désopilante à son collègue qui s’esclaffe joyeusement. Je n’ai pas de mal à les imaginer foncer jusqu’à la plage la plus proche avec leur planche de surf sous le bras sitôt leur journée de travail terminée.

Le passage à la douane se fait finalement sans difficulté. La femme très souriante qui tamponne mon passeport me salue même d’un « bonne journée mate » ; je ne m’attendais pas à ce que la première personne qui me gratifie de ce surnom amical soit une douanière ! Je la remercie, un peu surpris de son accueil si chaleureux, puis je franchis le portique de sécurité et je récupère mon sac à dos. Je me rends subitement compte que je suis affamé. On ne nous a pas servi de repas dans le vol low-cost auquel j’ai pris part, et je m’arrête à une boutique pour m’acheter un jus de fruit et une pâtisserie. Je distingue quelques tables et chaises de l’autre côté d’une baie vitrée, à l’extérieur du terminal, et je m’y installe pour déguster mon petit-déjeuner de fortune. Il est à peine plus de neuf heures du matin mais le ciel est parfaitement dégagé et le soleil me réchauffe le visage. Je me sens bien, au point même d’en oublier ma fatigue.

Ça y est, je suis officiellement en Australie. Je crois que je n’arrive pas encore à réaliser. Comme pour m’aider à prendre conscience du lieu où je me trouve, un surprenant comité d’accueil fait alors son apparition : deux ibis hauts sur patte au plumage blanc et noir, qui picorent de leurs longs becs couleur ébène les miettes jonchant le sol. C’est un spectacle sûrement banal ici et personne n’y prête attention, mais je suis ravi de les voir déambuler autour de moi. Une vague d’émotion me balaye soudain. C’est une sensation grisante que d’être enfin arrivé dans ce pays dont je rêve depuis si longtemps. Je suis saisi par une intense euphorie à l’idée que mon voyage a véritablement débuté, et un grand sourire s’étire sur mon visage. Pour la première fois depuis mon départ, l’anxiété qui me colle à la peau commence un peu à s’atténuer.

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J’arrive à Byron Bay à 11h30 environ, au volant de la voiture que j’ai louée à l’aéroport. Le trajet m’a pris un peu plus d’une heure, juste assez pour me familiariser avec la conduite à l’opposé de la route, qui à mon grand soulagement s’est avérée bien plus aisée que je ne le redoutais. Il me faudra sans doute un peu plus longtemps pour me rappeler que les commandes des clignotants et essuie-glaces sont également inversées, mais aussi pour intégrer que le volant se trouve sur le côté droit du véhicule et pas du côté gauche. Cela aura au moins eu le mérite de faire rire le loueur lorsque je me suis installé tout naturellement sur le siège passager au moment de quitter le parking…

Il est encore trop tôt pour prendre possession de la chambre que j’ai louée en Airbnb et je décide de commencer par me promener dans Byron Bay. Si j’en crois le guide Lonely Planet que m’ont offert mes parents avant mon départ, cette petite ville a connu une notoriété soudaine à la fin des années 1960 lorsque des dizaines de surfeurs ont afflué dans la région, amenant avec eux leur mode de vie alternatif et décontracté ; c’est aujourd’hui une destination très populaire et apparemment l’une des plus jolies bourgades côtières d’Australie. Je n’ai pas encore d’autre point de comparaison pour en juger, mais je suis ravi de cette première promenade. Comme dans bien des endroits, l’héritage de ce mouvement hippie originel s’est peu à peu dilué avec l’avènement du tourisme moderne mondialisé, mais il règne encore une atmosphère très paisible et détendue. Les façades des bâtiments de part et d’autre de la rue principale sont protégées par de larges porches, la plupart en bois, donnant à l’ensemble une ambiance un peu western. Friperies bohèmes et magasins branchés jouxtent cafés, restaurants et boutiques de surf, et de nombreux vans aménagés aux portières colorées que je contemple avec envie sont garés le long du trottoir. Je croise aussi plusieurs personnes se promenant pieds nus, l’air parfaitement à l’aise. Le stress ne semble pas exister ici, et l’euphorie que j’ai ressentie à l’aéroport se transforme doucement en une sorte de joyeuse allégresse.

La rue débouche sur une vaste esplanade faisant face à l’Océan Pacifique, que j’observe pour la première fois de ma vie. J’aperçois un rocher plat au bord de la plage sur lequel je m’assois, m’imprégnant de toutes les sensations qui m’entourent : la beauté du paysage, l’odeur des embruns, la douceur du soleil, les cris d’un groupe d’enfants qui jouent sur la pelouse non loin de moi. J’ai l’impression d’être dans ce genre d’endroit où l’on arrive par hasard pour y passer quelques jours, et où l’on finit par se réveiller dix ans plus tard, pieds nus sur le sable, en essayant désespérément de se rappeler à quoi ressemblait cette existence d’avant qui parait subitement si compliquée. Je ne sais pas si c’est ce destin qui m’attend, mais c’est en tout cas le cadre idéal dont j’ai besoin pour me débarrasser des quelques pensées négatives qui m’encombrent encore l’esprit.

En début d’après-midi, je rejoins le logement que j’ai réservé, à la périphérie de la ville. Au moment de déposer mes bagages dans la chambre qui m’est attribuée, la fatigue et le décalage horaire finissent par me rattraper et je m’effondre sur le lit, épuisé. Lorsque j’émerge péniblement de ma sieste un peu plus tard, le soleil est déjà bas à l’horizon et je m’empresse de retourner sur le bord de mer pour y passer la soirée.

Je me suis rassis sur le même rocher plat d’où j’ai une vue parfaite sur l’interminable plage principale de Byron Bay, avec sa population de surfeurs inlassablement à la recherche de la vague idéale. Plus loin sur ma droite, la côte s’achève aux falaises du cap Byron, surplombé par un phare dont la lumière brille par intermittence. A ma gauche, le rivage se prolonge jusqu’à l’horizon dans une infinité de collines boisées aux reflets bleutés, dominées par la silhouette imposante d’une montagne plus haute que les autres, le Mont Warning, plus poétiquement nommé Wollumbin qui signifie « accroche-nuages » en langage aborigène local si j’en crois ce que j’ai lu dans mon guide. C’est un panorama de toute beauté, et c’est face à ce spectacle que j’ouvre pour la première fois un objet qui me tient particulièrement à cœur.

Avant de quitter la Suisse, le pays où j’ai élu domicile ces dernières années, Robin l’un de mes meilleurs amis m’a offert un cahier dans lequel il a consigné un récit de voyage décrivant des instants inoubliables qu’il a vécus quelques mois plus tôt en Equateur, au cours d’un périple de plusieurs semaines en Amérique du Sud. Sur les pages suivantes laissées blanches, il m’a confié pour mission d’écrire à mon tour une histoire en rapport avec les aventures que je vais vivre puis de transmettre le cahier à un autre voyageur, et ainsi de suite jusqu’à ce que toutes les pages soient remplies et que la dernière personne à l’avoir entre les mains le renvoie à Robin qui a pris soin d’y inscrire son adresse. L’idée est simple mais je l’ai trouvée extraordinaire, et j’ai été très flatté d’être le premier choisi pour transporter ce cahier. J’avais pour ordre de ne pas l’ouvrir avant d’avoir posé le pied en Australie, et ce moment m’apparait comme idéal pour me plonger dans son histoire :

Dans la torpeur de cette fin d’après-midi orageuse de juin, rien ne se passe, ou si peu. Je cherche désespérément une activité pour occuper mon esprit. Dans mon bureau, seul un ridicule ventilateur tournoie sans fin au-dessus de moi. Il tourne, tourne, tourne jusqu’à broyer du noir. Dehors, un train passe, et comme lui je voudrais m’en aller, filer à travers les paysages, laisser mon regard se poser sur chaque chose et mon imagination vagabonder avec les passants. Sur ma table, laissé au milieu d’une pile de livres, j’aperçois mon carnet de voyage et je l’ouvre au hasard…

J’ai adoré ma lecture. Le récit que je viens d’avoir sous les yeux m’a profondément touché, et soudain, le paysage somptueux face à moi se confond avec les échos lointains d’une fête qui a eu lieu des mois plus tôt à l’autre bout du monde, et aux souvenirs que Robin a décrits avec tant de justesse. Je suis quelque part entre l’Australie et l’Equateur, à mi-chemin entre le rêve et la réalité.

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Au fur à mesure que le soleil s’abaisse, les couleurs du cadre idyllique dans lequel je me trouve gagnent progressivement en intensité tandis que tous les éléments du décor prennent petit à petit une teinte cuivrée. En contrebas du rocher où je suis assis, les vagues qui lèchent le sable laissent sur leur passage un crépitement d’écume dorée. Une chanteuse s’installe derrière moi, mêlant les sons de sa voix et de sa guitare folk aux cris des dizaines d’oiseaux venus nicher pour la nuit dans les arbres un peu plus loin. Je reste là seul jusqu’au moment où le soleil disparait définitivement à l’horizon, abandonnant derrière lui un dégradé invraisemblable de couleurs dans le ciel. La température a chuté et j’ai la chair de poule, mais la fraîcheur n’en est pas la seule cause.

Je n’ai pas pris mon appareil photo pour immortaliser le moment mais cela n’a aucune importance. Je sens confusément que les images que j’ai sous les yeux vont laisser une trace indélébile dans mon esprit et que rien ne pourra jamais les en effacer. Face à ce fabuleux paysage, toutes les inquiétudes et les préoccupations qui m’habitent depuis mon départ disparaissent les unes après les autres, remplacées par un sensation exaltante de liberté, plus forte que je ne l’ai jamais ressentie auparavant. C’est une véritable révélation, une épiphanie. Je touche du doigt l’essence même de ce voyage qui débute à peine, et je commence à entrevoir la réponse à des questions que je ne me suis pas encore posé. Subitement, être là tout seul à près de dix-sept mille kilomètres de chez moi n’est plus effrayant, mais excitant. Je n’ai plus d’appréhension mais une certitude, celle d’avoir pris la bonne décision. A ce moment précis, je sais que je suis exactement là où je dois être.

2 Responses

  1. J’aime beaucoup la nouvelle version de ce chapitre, elle dit beaucoup de choses, ce n’est jamais lourd et toujours agréable à lire. Et la nouvelle version du blog est superbe, bravo !

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